« Cet avortement est ma croix, mais le Christ la porte avec moi »

Des années après l’avortement de son bébé, Grégory a transformé sa culpabilité en témoignage de vie et de foi. Cette épreuve lui a permis de comprendre que l’Incarnation du Christ commence à l’Annonciation, et il entend désormais l’annoncer au monde.

En 2007, Grégory (prénom changé) a 23 ans quand il soutient l’avortement de son amoureuse. Ce n’est qu’après sa conversion, cinq ans plus tard, qu’il mesure la gravité de ce geste. Cet événement demeure a la fois le drame de son existence, qu’il ne peut évoquer sans émotion, et la pierre angulaire de sa rédemption. Sa croix, celle qui meurtrit et celle par laquelle Jésus sauve. Peu après, dans la prière, il fait l’expérience bouleversante de la présence de Camille, son fils qu’il n’a pas connu, et se découvre père.

En 2022, marqué par le projet de constitutionnalisation de l’avortement, il prend du temps pour prier et méditer sur le Verbe fait chair. Son chemin le conduit à recentrer sa foi sur le mystère de l’Incarnation. Il comprend que le point de départ est l’Annonciation, ce moment où Dieu prend chair – et pas seulement celui de sa naissance, la Nativité.

Encouragé par son curé, il parle désormais pour rappeler au monde que le tout-petit porté dans le ventre de sa mère est un être infiniment précieux, et aux chrétiens que Dieu s’est révélé d’abord sous la forme d’un fœtus.

Un après-midi, dans son appartement du centre de la France, le célibataire nous accueille, un livre d’Heures posé sur la table basse. Le visage apaisé et le regard profond des hommes abandonnés à Dieu, il raconte comment Camille le guide désormais vers la sainteté. Avec la radicalité du converti.

Famille Chrétienne – Pouvez-vous nous parler du jour qui a fait basculer votre vie?

En 2007, j’étais baptisé et j’avais fait ma première communion, mais je n’avais jamais prié ni pratiqué.

Je profitais de ma dernière année de licence de droit pour boire, faire la fête et consommer la sexualité comme un bien jetable. Je sortais avec une jeune femme depuis six mois. J’avais des sentiments pour elle, sans pouvoir parler d’amour véritable – au sens chrétien du terme. Nous n’avions jamais évoqué la possibilité d’un d’enfant.

En décembre, elle m’annonce: «je suis enceinte de toi. Qu’est-ce qu’on fait ? » À 23 ans, la nouvelle me frappe comme un coup de massue. Je reste sans voix. Puis vient sa seconde question: « Veux-tu que j’avorte ? » Ce mot – avortement – me saute au visage comme la solution qui préserverait ma vie facile et superficielle. En pleine conscience, j’ai choisi de supprimer cet enfant. J’ai eu un comportement odieux avec mon amie, je ne lui ai même pas proposé de l’accompagner à l’hôpital. Je garde encore en mémoire sa haine et sa colère. Cette histoire est ma croix aujourd’hui, mais le Christ la porte avec moi et lui donne un sens.

Quelles ont été les conséquences de ce choix ?

La mère de Camille et moi, nous nous sommes séparés. J’ai abandonné mon master de droit et traversé des moments de détresse. Il m’arrivait de m’effondrer en larmes, sans comprendre pourquoi. J’étais dans le déni incapable de comprendre l’origine de mon état dépressif. Avec le recul, j’ai compris que le Seigneur se frayait un chemin dans mon cœur, mais je l’ignorais encore.

J’ai quitté l’université et suis retourné vivre chez mes parents, en Bretagne. Petit à petit, j’ai rebondi en devenant surveillant d’élèves, puis directeur de centre aéré. En 2012, j’ai terminé un master 2 en éducation et santé publique à Clermont-Ferrand. Et là, j’ai rencontré le Christ.

Comment cela s’est-il passé?

Je travaillais à mon mémoire de master quand j’ai entendu intérieurement la parole de colère de Jésus aux Apôtres : « Laissez les enfants venir à moi» (Mt 19, 14). Elle m’a bouleversé. Je n’y voyais pas encore de lien avec mon histoire, je l’ai entendu comme un appel à servir les enfants. J’ai découvert Jésus comme le plus grand éducateur, et eu l’impression d’avoir trouvé mon maitre. Je voulais Lui obéir comme un enfant retrouve son Père – sans être encore capable d’accueillir la grâce.

Ma conversion fut radicale. Je portais même la barbe et les cheveux longs, comme Jésus ! J’ai demandé la confirmation et découvert l’Esprit Saint. Moi qui avais tout misé sur le savoir, je me consacrais désormais pleinement à la foi. Je m’informais, lisais la Bible et le catéchisme. L’avortement m’est alors revenu à l’esprit. J’ai pris conscience que c’était un péché. Pour la première fois, je m’en suis confessé.

Comment cette prise de conscience a-t-elle transformé votre vie ?

En décembre 2015, l’Église catholique célèbre l’Année de la Miséricorde. Pour franchir la Porte sainte et recevoir l’indulgence plénière, j’entreprends une introspection et fais une confession générale. En franchissant la Porte sainte, je me dis :

«Si je passe, c’est pour ne plus revenir en arrière. » L’hésitation que j’avais eue le jour de l’avortement ne reviendra plus. Je décide d’avancer sur le chemin de la sainteté.

Peu après, Anne-Cécile, une amie proche, mère de quatre enfants, que je considérais comme une sainte, meurt d’un cancer. Sa disparition m’ébranle. Le jour de son enterrement, elle me laisse entrevoir les portes du Ciel, et mon cœur s’ouvre au mystère de la mort et de la Résurrection. Ces deux événements m’interrogent sur ma vocation. Je pars pour un service de charité d’un an à Marseille, à la Fraternité Bernadette. Avec onze « frères et sœurs », nous visitons les familles démunies, jouons avec les enfants et partageons notre prière.

Lors d’une veillée, j’ose parler de mon avortement aux autres, et cela permet aussi à une sœur de parler du sien. Nous sentons que nos enfants étaient présents à nos côtés. En janvier 2017, mon père spirituel me suggère de participer à une session Stabat Mater, proposée par l’association Mère de Miséricorde, au sanctuaire du Curé d’Ars. Elle est destinée à ceux qui ont perdu un enfant avant la naissance pour retrouver la paix.

Que s’est-il passé pendant cette session ?

Ma foi bascule réellement à ce moment-là. D’abord, grâce à la présence attentive des «écoutantes», qui nous accompagnent. Puis, à quelques centimètres du Saint-Sacrement, je ressens une proximité bouleversante avec Jésus, qui me touche encore aujourd’hui. Je prends alors conscience que l’Eucharistie n’est pas un symbole, mais Jésus vivant qui se tient devant moi et qui m’aime.

À la fin de la session, je reçois la grâce d’accepter ma paternité. Le Ciel s’ouvre. J’entends dans la prière: « Je t’aime, Papa, je t’attends au Paradis. » Je me souviens de cet instant comme si c’était hier. Je me rends compte que j’ai un enfant au Ciel, qui me guide. Je peux enfin le nommer : Camille. Il devient à la fois ma croix et mon chemin de sainteté.

Je fais aussi l’expérience de la Miséricorde. Jusqu’ici, je m’en sentais indigne, comme le Fils prodigue. La, je comprends que je dois offrir miséricorde à tous. Dieu m’a pardonné ce crime qu’est l’avortement. Je ne peux haïr personne, je dois pardonner à tous, et à moi-même en premier lieu.

De retour à la Fraternité Bernadette, j’accueille ma paternité, alors qu’auparavant je parlais uniquement du péché de l’avortement et de sa gravité. Je ne reconnaissais pas encore la grâce de Dieu. Je deviens surveillant de prison, un métier que je comprends avec le Christ. Je le vis comme un service, une vocation et une œuvre de miséricorde envers les détenus.

La prison est trop souvent considérée comme un lieu de privation, alors qu’elle est avant tout un lieu de pénitence au sens noble du terme, c’est-à-dire de réparation et de rédemption. D’ailleurs, on parle plutôt d’administration « pénitentiaire» que de prison, en langage juridique.

Avez-vous repris contact avec la mère de Camille ?

Je n’en avais pas envie mais, depuis la session Stabat Mater, je sais que je dois le faire, pour Camille. En 2021, treize ans après notre rupture, avec le feu de l’Esprit Saint, je comprends que le Seigneur m’invite à lui demander pardon. Il faut passer par cette humiliation. J’avais été si odieux ! Elle a accepté d’échanger, uniquement par texto. Je lui écris : « Je te demande pardon pour tout le mal que je t’ai fait. » Elle répond laconiquement: « Tu n’as rien fait de mal. J’ai refait ma vie. » Elle n’a pas voulu aller plus loin.

Ressentez-vous toujours de la culpabilité ?

Je ne ressens plus de culpabilité, mais le sentiment de devoir porter ma croix et de régler ma dette envers l’Esprit Saint. Comme le dit saint Paul: « Vous avez une dette, non envers la chair, mais envers l’Esprit. » J’ai cette assurance de marcher vers le Ciel, alors que j’avançais vers les Enfers. La décision d’interrompre une grossesse a déchiré mon âme, mais le Christ agit. Il transforme peu à peu ma nature et l’unifie. J’ai tué le vieil homme en moi. J’ai tout abandonné, je porte ma croix et regarde mon péché pour mourir et laisser place au Christ.

Lors d’une nuit obscure, Dieu m’a montré ce qu’Il voyait à Gethsémani : des millions de cadavres d’enfants et, parmi eux, Camille. J’en ai pleuré des larmes amères. Depuis, j’ai de la miséricorde pour toutes les personnes qui ont participé à un avortement. Comment n’en aurais-je pas ? J’ai été pire qu’elles, moi qui ai forcé une femme à avorter. Et pourtant, je crois que la Miséricorde de Dieu peut tout relever. J’en suis la preuve.

Aujourd’hui, je suis heureux. Je le serais davantage si Dieu me donnait la grâce de fonder une famille, mais témoigner de sa Miséricorde est déjà un honneur et un bonheur.

Qu’est-ce qui a changé pour vous avec la proposition de loi visant à inscrire l’IVG dans la Constitution ?

En 2022, alors que je suis engagé dans ma paroisse, à la chorale et au catéchisme, plusieurs propositions de loi pour inscrire l’IVG dans la Constitution sont déposées. Cela me brise le cœur que la France veuille graver dans le marbre le refus d’être mère. Puis, à la fin de l’année, je mets de côté mes engagements. Je veux me consacrer pleinement à la prière afin d’éviter cette folie.

Je marche d’église en église en récitant le chapelet, et pour mieux connaître la vie du Christ, je lis le Livre des Heures, prie les laudes et les complies et participe à la messe autant que mon travail le permet. Je relis toute la Bible en repérant les passages qui évoquent l’enfant sacré dans le sein de sa mère. Il y a des mentions dans Jérémie, les Psaumes, les Evangiles. Le prêtre de la paroisse m’appelle à témoigner. Je ne suis pas un militant – je ne vais même pas à la Marche pour la vie, même si j’admire cette démarche et que je prie pour ceux qui y assistent. Pour moi, l’essentiel est de reconnaître que Jésus a commencé sa vie comme fœtus et de le faire comprendre, au moins aux chrétiens.

Pourquoi insistez-vous sur « Jésus fœtus » ?

Si le monde croyait vraiment que Jésus a été fœtus, il serait moins complaisant envers l’avortement. Je préfère ce terme de «foetus» à celui d’«embryon», car l’enfant conçu dans le sein de sa mère n’est pour moi pas embryonnaire. L’Esprit Saint L’a conçu dans le ventre de Marie. Dieu est présent dès ce moment, la vie commence là. Tant que les chrétiens ne prieront pas Jésus dans son état le plus vulnérable, durant ces neuf mois où Il était le Sauveur en puissance dans le ventre de sa mère, ne nous étonnons pas que l’avortement paraisse banal. Il faudrait un concile sur le sujet !

Je fête la Nativité humaine du Christ, et, de la même manière, le jour de l’Annonciation, neuf mois avant Noël. C’est là que le Verbe s’est fait chair. Aujourd’hui, on fête davantage la Nativité que l’Annonciation. Certains chrétiens croient que l’Incarnation, c’est Noël. Alors que l’Incarnation, c’est l’Annonciation. Pour ma part, je ne peux plus dissocier ces deux Mystères. Nous sommes tous, dès notre origine, des fœtus créés à l’image du Christ. D’ailleurs, le monde gagnerait à célébrer le jour de notre conception, plus que celui de notre naissance. C’est à ce moment que nous commençons à exister. Je crois que j’ai été conçu, donc né à la vie, le 1er juillet 1983, neuf mois avant ma naissance à l’air libre.

Quelle place accordez-vous à la Vierge Marie ?

Longtemps, Marie n’a eu aucune place dans ma vie, seul Jésus comptait. Une paroissienne a eu l’intuition que la Vierge Marie m’invitait à méditer ce mystère et m’a conduit à une retraite spirituelle, dans un Foyer de charité. À partir de ce jour, j’ai compris ce que signifiaient Marie enceinte et l’abaissement de Dieu, descendu du Ciel pour se faire tout-petit. Ce geste divin préfigure son humilité sur la croix. Si l’on m’avait enseigné que le Ciel s’était logé dans le ventre d’une mère, je n’aurais probablement jamais demandé à une femme enceinte d’interrompre sa grossesse.

Depuis, la Vierge Marie est toujours présente dans ma vie, par exemple ce triste jour du 8 mars 2024, où la révision constitutionnelle a été adoptée. Mais aussi le 8 décembre, quand la cathédrale Notre-Dame de Paris a rouvert : neuf mois après ! Dieu nous parle, à travers la maternité de Marie, ses neuf mois de grossesse. J’ai aussi réalisé combien Marie s’est toujours abandonnée à la volonté du Père. C’est elle qui dit: « Faites tout ce qu’Il vous dira.» Elle nous porte et nous donne au monde, comme elle a donné Jésus.

Pensez-vous souvent à Camille ?

Chaque jour, je pense à Camille, ainsi qu’aux tout-petits défunts dont j’ai appris l’existence. J’accueille et j’adopte dans mon cœur ceux que les parents n’ont pas voulu nommer. Je comprends désormais la phrase entendue à Clermont-Ferrand: « Laissez les enfants venir à moi.» Quand je doute ou traverse une épreuve, je me rappelle que ces petits ont subi bien pire. J’avance avec eux, qui ont connu la mort et sont dans la gloire. Leur ministère est particulier, ils sont appelés à convertir leurs parents. C’est mon enfant qui m’a appris à aimer Dieu et, sans cette paternité céleste, je n’aurais jamais appris non plus à aimer les autres. Je crois que le jour de ma mort, tous ces enfants m’accueilleront. C’est la promesse des Béatitudes, la consolation du Christ pour tous ceux qui pleurent.

Propos recueillis par Olivia de Fournas pour Famille chrétienne, n°2505, 17 au 23 janvier 2026