Par Blanche Streb
Publié par lefigaro.fr le 08/03/2022

À l’occasion de la journée du 8 mars, la chercheuse Blanche Streb alerte contre les nouvelles formes d’appropriation et de marchandisation du corps des femmes.

Blanche Streb est docteur en pharmacie. Après avoir travaillé douze ans en recherche et développement dans l’industrie pharmaceutique, elle est aujourd’hui directrice de la formation et de la recherche pour Alliance VITA, une association engagée qui travaille sur les sujets bioéthiques. Elle a publié Bébés sur mesure, le monde des meilleurs (Artège, 2018) et Éclats de vie (L’Emmanuel, 2019).

La mairie de Paris a intitulé sa journée du 8 mars «Les femmes en première ligne» pour revenir, en particulier, sur la pandémie et ses lourdes conséquences. La crise sanitaire ayant été un révélateur de la place essentielle de leur travail, tout en accentuant les inégalités.

Il y a un autre domaine dans lequel les femmes sont en première ligne. Un domaine tu, qui parfois tue, (dé)laissé dans l’un des nombreux – volontaires ? – angles morts du combat féminisme. Celui des nouvelles formes d’appropriation du corps dont elles sont la cible privilégiée.

Il y a pourtant tant à faire, tant à dire, pour protéger la femme d’aujourd’hui, et plus celle de demain, face à l’emprise que réalisent – main dans la main – technique et marché sur le corps humain, en particulier féminin. Il n’échappe plus au calcul marchand, au point qu’on parle aujourd’hui de «bioéconomie». Une réalité bien décrite par la sociologue canadienne Céline Lafontaine dans «Le Corps-Marché».

«Le monde vivant dans son ensemble est considéré comme une mine à exploiter» relevait déjà, en 1956, le philosophe Gunther Anders. Cette bioéconomie, portée par les nouvelles biotechnologies, constitue un immense et croissant marché mondial – qui consomme avant tout : ovules, embryons, cellules souches- où les femmes, pourvoyeuses ou réservoirs, se retrouvent donc en première ligne.

Pour se mettre en place, cette bioéconomie active plusieurs leviers. D’abord, force est de constater un détournement du concept de «don». Prenons juste un exemple. Lorsqu’un couple, engagé dans un processus de PMA, renonce à certains de ses embryons – qu’on dit alors «surnuméraires»- il peut consentir à les céder à la recherche. Ces embryons (aban)donnés deviennent riches d’une «biovaleur» et peuvent servir à créer de nouvelles lignées de cellules souches commercialisables. L’opération marchande s’est camouflée d’elle-même derrière le don sur lequel elle vient se greffer.

Le détournement des pratiques et des fins constitue un deuxième levier. Une démonstration probante se trouve aussi dans le domaine de la procréation assistée dont la finalité, au départ, est d’aider les couples infertiles à avoir un enfant. Or, parallèlement à l’inévitable logique de rentabilité – conduisant à produire des embryons en surnombre – le recours au stockage et à la conservation des gamètes a augmenté. La vitalité et les capacités exceptionnelles de ces cellules porteuses de vie n’ont pas tardé à susciter les convoitises. Elles ont donc rapidement été détournées de leur rôle procréateur au profit d’une instrumentalisation technoscientifique, dans le cadre de la recherche ou de la médecine régénérative. Preuves de ce détournement : au Royaume-Uni, pour assurer l’approvisionnement des chercheurs, des programmes proposent aux femmes des parcours de FIV à moitié prix si, en contrepartie, elles se laissent déposséder de certains de leurs ovules frais. Les femmes y voient un bénéfice immédiat sans mesurer l’appropriation dont elles font l’objet. En 2009, l’état de New York a autorisé la rémunération d’ovocytes spécifiquement prélevés pour la recherche pour créer de nouvelles lignées de cellules souches. On est loin du cadre d’un parcours de PMA, dans lequel les risques encourus par la femme sont mis en balance de son désir d’enfant. Et tout aussi loin d’une prétendue logique altruiste qui prévaudrait encore. Qu’y voir d’autre qu’un nouveau marché – hormones, cliniques, banques de gamètes – s’ouvrant sur le ventre des femmes ?

Enfin, la «promesse» constitue aussi un ressort important de cette bioéconomie. Utilisation de cellules souches embryonnaires, médecine régénérative, expérimentations sur les embryons, tout est fondé sur des promesses d’utilité. Parmi les fausses promesses : la promotion de l’autoconservation des ovocytes sans raison médicale malgré le parcours – non dénué de risques – d’intense stimulation ovarienne et de ponction sous anesthésie que la femme devra subir. Il est injuste de laisser croire que cette technique serait une «épargne sécurisée». Contrairement aux idées reçues, la trotteuse de notre horloge biologique ne se fige pas quand les ovocytes s’endorment dans le froid. Entre les échecs de prélèvement, de décongélation et le faible taux de succès, des FIV s’aggravant avec l’âge, cette illusion «d’assurance maternité» constituera en réalité une immense perte de chances pour nombre de femmes qui resteront le berceau vide, trompées tout en s’étant crues tranquillisées. Qu’y voir d’autre qu’un nouveau marché – hormones, cliniques, banques de gamètes – s’ouvrant sur le ventre des femmes ? Derrière cette «option congélation» qui peut sembler anodine se pose un vrai enjeu : celui du modèle de société que nous voulons promouvoir.

Nul besoin ici de convoquer par-dessus le marché, celui des ovocytes, des mères porteuses, du travail reproductif… exposant systématiquement et majoritairement les femmes les plus pauvres à d’injustes mainmises sur tout leur être. Les événements dramatiques d’Ukraine font actuellement exploser au grand jour l’horreur de la GPA et de ses inextricables enjeux.

Le corps féminin est donc bien au centre de la bioéconomie. Et la croisade de l’indifférenciation du genre minimise l’importance des dimensions corporelles de cette domination. Autrement dit, la déconstruction théorique de la différence sexuelle en tant que réalité biologique de la nature humaine favorise un aveuglement devant ces enjeux d’exploitation du corps féminin. Tous les débats occultent toujours la provenance féminine et la complète absence de considération quant aux risques pour la santé des femmes.

Les femmes ont un sens aigu de la générosité, de la gratuité et du don de soi. Ainsi plus exposées aux risques, elles n’en sont pas moins appelées à lutter corps et âme contre toute forme de déshumanisation de la grossesse et de la maternité que technique et marché imposent à nos sociétés. Et à méditer sur la valeur incommensurable de l’invisible prenant vie en leur sein. En première ligne, la femme peut choisir d’être une sentinelle éclairant l’essentiel, au-delà de l’utilité et du profit.

Il serait temps de rêver d’un féminisme qui s’attelle à défendre le respect intégral des femmes contre toute forme de violence consentie ou imposée.
Il serait temps de rêver d’un féminisme qui s’attelle à défendre le respect intégral des femmes contre toute forme de violence consentie ou imposée par la culture ambiante, le marché ou les faux ors de la liberté. L’avenir du féminisme ne se jouera pas dans une écriture «aliéné.e» ou des «calculs de coût de virilité». Il se jouera dans sa capacité à promouvoir une politique préservant l’écologie – écosystèmes et temporalité – du corps féminin.

J’ose espérer que Bernanos me pardonnera de féminiser pour l’occasion sa citation de «La France contre les robots» : «L’État Technique n’aura demain qu’un seul ennemi : la femme qui ne fait pas comme tout le monde ; ou encore : la femme qui a du temps à perdre, ou plus simplement si vous voulez : la femme qui croit à autre chose qu’à la technique».

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