«Dans mon fantasme, les enfants allaient être élevés par des couples géniaux» : Pierre, le donneur de sperme qui regrette sa décision

Par Madeleine Meteyer, publié le 31/08/2022 à 10:05

RÉCIT – Le 1er septembre, le don de gamètes cessera d’être totalement anonyme. À cette occasion, cet ancien éducateur ayant donné dix fois les siens dans les années 80 raconte pourquoi il ne referait pas ce geste s’il était à refaire.

Trois coups de crayon : oreilles, nez, front, Pierre a un visage de BD, facile à dessiner. Ce lundi 22 août, rue Masséna à Lyon, il ne touche pas à son croissant, pousse vers nous une enveloppe. Dedans se trouve le double d’une lettre adressée à un juge de l’Ain. Ces derniers mois, Pierre a enquêté en tant que généalogiste pour le compte d’un homme spolié lors d’un héritage. Il a déterré de sales secrets. Contenus dans cette enveloppe. «L’homme qui a fait appel à moi était mal dans sa peau, il sentait qu’un truc n’allait pas.»

Pierre est passionné par le transgénérationnel. Par les blessures psychiques transmises des parents aux enfants. Lui-même craint d’avoir contaminé les siens avec son «abandonnique», sa crainte d’être rejeté. Quand on dit les siens, ce sont ses six enfants officiels. Et puis les 12 autres. Ceux nés de ses dons de sperme de 1980. Un geste de générosité dont il se serait abstenu s’il avait «réfléchi».

Le besoin d’exister

«L’abandonnique» de Pierre vient de son enfance. Né le 17 décembre 1959 à Brioude, il est le 9ème d’une fratrie qui en comptera douze. «Mon père venait de rentrer de la guerre d’Algérie… On était beaucoup. Ma mère était occupée, convient-il de son accent auvergnat. Alors c’est ma grande sœur qui a été ma moman, je dormais au pied de son lit.» En grand original, Pierre aurait apprécié être choyé. Son père le bat. À 17 ans, il quitte la maison, déterminé à faire voir «au vieux» quel fils il mésestime. Et on en arrive au don de sperme.

Comment passe-t-on d’une soif d’amour au don de sperme ?

Pierre sourit : «On ne fait pas un don pareil par hasard. Moi je crois que je l’ai fait pour prouver au vieux que j’étais quelqu’un de bien. Je me suis dit “on m’a rejeté, on m’a pas aimé, bah je vais avoir plein de gamins qui seront heureux.” Dans mon fantasme, ils seraient forcément donnés à des couples géniaux.» En 1980, une amie de la famille vient le voir. Son mari est stérile. Ils veulent un enfant et elle a besoin de voir son nom remonter dans la liste du CECOS (Centres d’Étude et de Conservation des Œufs et du Sperme humains) de Lyon. Amener un donneur, même si ce n’était pas pour soi, permettait de gagner quelques places.

Pierre est alors un jeune marié de 22 ans. Pour être donneur, il faut être père – cette règle n’existe plus. Avec son épouse, ils ont, ça tombe à pic, le projet de fonder une famille. Devenu père, il effectue ses premiers dons. «Vous verriez les conditions, c’est juste l’horreur, rigole-t-il. On vous met dans une cellule avec des livres pornos.Votre femme vous attend dans une salle au cas où vous soyez incapable de…».

Quelques années plus tard, notre homme reçoit une lettre du centre. Félicitations, votre don a permis la naissance de 12 enfants dans la région de Bordeaux. Il découvrira qu’au

La responsabilité

Les années passent. Et Pierre pense très souvent à ces enfants inconnus. «Je me disais pourvu qu’ils aillent bien». Lui-même n’est pas heureux. Comme l’homme spolié de l’héritage, il se sent troublé, triste. Il boit tous les jours. Il remâche les premières années de vie. Pourquoi sa mère le laissait-elle pleurer ? L’aimait-elle ? Il découvre que son prénom, le même que celui de son «vieux» – il en était si fier – ne lui a pas été donné en hommage mais parce que ses parents n’avaient plus d’idées. Il est blessé «émotionnellement».

Et il se découvre malade. Physiquement.

«D’abord j’ai su que j’étais alcoolique, comme mon père, raconte-t-il toujours sans toucher à son croissant. Puis que j’étais porteur du syndrome d’Ehlers-Danlos…» Celui-ci affecte la production de collagène. Dans sa famille, il prend une forme grave. «J’ai deux nièces dont l’espérance de vie est de 40 ans.» Apprenant ces nouvelles, Pierre appelle le CECOS. Avertit les médecins : il faut prévenir les enfants nés de son don. «Ils ne m’ont jamais rappelé.» Mais en 2017, son frère va commettre une bourde salvatrice.

MyHeritage est un site payant qui permet de mettre son patrimoine génétique en lien avec d’autres. En 2017, le cadet de Pierre partage le sien. Quelques jours plus tard, il reçoit deux messages. Qui demandent «quelqu’un dans votre famille a déjà fait un don ?». Tous savent pour les dons de Pierre.

« C’est un geste magnifique qui a permis à mes parents de me voir naître. »

L’un des messages a été envoyé par des jumeaux nés dans la région de Lyon. «Ils voulaient connaître leur identité biologique mais pas me rencontrer, c’était très bien.» L’autre provient d’Émilie. Une jeune femme, mère de quatre enfants, responsable de l’accueil d’un commissariat. Elle sait depuis plus de 15 ans qu’elle est née d’un don et aimerait rencontrer Pierre. Il accepte. De mauvaise grâce. «Je ne savais pas ce que j’allais pouvoir lui offrir…»

« Quand j’ai vu Émilie arriver à la gare… »

Émilie a perdu son père en 2001. «Il est mort sans savoir que je savais pour le don», nous écrit-elle. Bien qu’il ne fût plus pour elle un secret depuis longtemps. Les conditions de sa naissance, elle les a apprises à 16 ans après des années à sentir qu’un «secret pesant» existait à son sujet. Un jour, elle a posé la question à sa mère et celle-ci a raconté. Elles n’ont rien dit au père.

Après sa mort, Émilie a visionné un reportage sur les tests ADN, en a fait un et la voici en face de Pierre. Et lui est bouleversé. «Quand j’ai vu Émilie arriver à la gare, j’ai vu arriver ma fille, ce sont les mêmes. Je l’ai “reconnue” dans sa façon de s’occuper de ses gosses, elle a le cœur sur la main…» Il est ému, Pierre. Mais il se sent un peu couillon. Il ne sait pas quoi en faire de ce lien. «Elle doit être déçue, je ne serai jamais assez présent à ses yeux… Et pis, elle ne va pas bien. Avoir appris comme ça les conditions de sa naissance, c’est grave…»

Émilie, elle, affirme au contraire : «Je ne m’attendais à rien donc je n’ai jamais été déçue. Si Pierre n’avait pas voulu me voir, ça n’aurait pas été grave, je m’étais déjà construite. Je comprends son choix d’avoir donné. C’est un geste magnifique qui a permis à mes parents de me voir naître. Grâce à lui ma mère m’a portée.»

« Il faut faire attention, très attention »

L’histoire qu’on vient de raconter peut paraître adorable. Pierre a voulu aider, il a permis la naissance de douze enfants. La rencontre avec Émilie a débouché sur une relation aimante et quand il lui a demandé s’il pouvait l’adopter («c’est ce que je devais faire»), elle a répondu «qu’elle était touchée que je la veuille dans ma vie».

Mais ce récit contient des émotions mêlées. Pierre a des regrets, immenses. «Y’a plein de choses qui ne vont pas, s’emporte-t-il un peu de son ton doux. Le CECOS n’a pas fait les examens nécessaires, ils n’ont rien fait quand je les ai avertis de mes maladies. Qu’est-ce que je vais faire si les neuf autres enfants viennent vers moi ? Je ne peux pas gérer.»

La levée partielle de l’anonymat du don de sperme, prévue pour ce 1er septembre, ne lui arrache pas des exclamations d’enthousiasme. «On prend trop de risques avec ces histoires, il faut faire attention, très attention.» Il quittera le café sans avoir touché à son croissant.

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