Caroline Roux est directrice générale adjointe d’Alliance VITA. – Journal La Croix 28 juin 2022

Pour Caroline Roux, d’Alliance Vita, en se focalisant sur le débat autour du droit ou de la liberté d’avorter, on oublierait « la forêt des détresses et des injustices que cette pratique induit ». Elle explique que l’IVG est aussi « un marqueur d’inégalité sociale », et qu’il faudrait discuter de véritables « politiques de prévention ».

Par sa décision du 24 juin, la Cour suprême américaine a jugé que le droit à l’avortement ne relevait pas de la Constitution des États-Unis et renvoyé aux États et au peuple la responsabilité de réguler sa pratique. Derrière la vague émotionnelle que cette décision suscite en France, c’est le moment de regarder en face les discriminations méconnues que subissent de nombreuses femmes sur ce sujet. À force de parler de l’avortement comme un droit inaliénable, on cache la forêt des détresses et des injustices que cette pratique induit. Pourquoi, aux États-Unis comme en France, le recours à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) touche-t-il davantage les femmes défavorisées ou victimes de violences ?

Aux États-Unis d’abord : les liens entre les problèmes économiques et le recours à l’avortement ont été soulignés en novembre 2021 dans un rapport de l’économiste Caitlin Knowles Myers : « En l’absence de politiques de congé de maternité au niveau fédéral et d’accès à des structures de crèches abordables, les États-Unis manquent d’infrastructures pour soutenir de manière adéquate les mères qui travaillent, rendant la perspective d’être mère financièrement impossible pour certaines. » Ainsi, d’après les Centers for Disease Control and Prevention (CDC), les femmes noires sont cinq fois plus susceptibles d’avorter que les femmes blanches, et les femmes hispaniques deux fois plus. Dans le système ultralibéral américain, les plus défavorisées devraient-elles être conduites fatalement à avorter ?

Des défis économiques qui ne sont pas pris en compte

De nombreuses publications mettent en avant l’impact négatif de la maternité sur les revenus, sur la participation au marché du travail et sur la carrière des femmes. Selon le même rapport, le statut des femmes a beaucoup progressé en matière de niveau d’études, de trajectoires professionnelles et de rôle dans la société. En revanche, les défis économiques auxquels les mères sont exposées ne sont toujours pas pris en compte de manière adéquate par les politiques publiques. Les congés de maternité par exemple ne sont pas rémunérés, contrairement à la France.

Pourtant la mise en œuvre d’une politique familiale et sociale pourrait éviter l’avortement à de nombreuses femmes pauvres en amortissant l’impact économique de l’arrivée d’un enfant. En France aussi, la corrélation entre les données fiscales et celles de l’IVG a fait ressortir que les femmes aux revenus les plus faibles y ont davantage recours. L’avortement s’avère donc un marqueur d’inégalité sociale.

À force de considérer l’avortement uniquement comme un droit, on cache les pressions – voire les violences psychiques – qui y conduisent dans nombre de cas. Nous en voulons pour preuve les articles qui circulent outre-Atlantique, relayés par l’AFP, à propos des militaires. On y lit que « la fin du droit à l’avortement aux États-Unis risque d’affecter plus particulièrement les femmes militaires, qui auront un obstacle de plus à franchir pour réussir dans un monde d’hommes où la fréquence des agressions sexuelles et le taux de grossesses non désirées restent supérieurs à la moyenne nationale ». Dans l’armée, 25 % d’entre elles seraient victimes d’agressions sexuelles !

Attention focalisée sur l’avortement

Mais pas un mot sur la prévention de ces violences : l’attention est focalisée sur l’accès facilité à l’avortement. En France également, le lien entre IVG et violences révèle que très peu de médecins posent systématiquement la question des violences aux femmes réalisant une IVG. Or, on sait que pour 40 % des 201 000 femmes concernées chaque année par les violences du conjoint, celles-ci ont débuté à la première grossesse. Les femmes qui se confient à notre service d’écoute confirment la pauvreté des échanges lors des consultations d’IVG. Elles se sentent ignorées dans leur détresse, qu’elle soit due à des violences ou à des pressions affectives, sociales ou économiques. Dans beaucoup de cas, l’avortement se présente non pas comme une liberté, mais comme un devoir, souvent sous la pression des hommes.

Le renversement de l’arrêt « Roe vs Wade » doit inciter les États à développer des politiques d’alternatives à l’avortement et de soutien aux femmes enceintes en difficulté. Or aucune politique n’a jamais été mise en œuvre en ce sens au niveau fédéral. Tous les États sont concernés, aussi bien ceux qui entendent réduire drastiquement la pratique de l’avortement que ceux qui visent à la déréguler encore davantage. Que l’avortement soit considéré comme une liberté ou non – et même si les oppositions sur ce sujet demeurent irréductibles – cela ne doit pas empêcher notre société de protéger les femmes qui veulent éviter l’IVG. Que ce soit en France ou aux États-Unis, cet acte, qui met des vies en jeu, n’a rien d’anodin. Il est temps de débattre de véritables politiques de prévention de l’avortement.

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